LE CROCODILE TROMPEUR : UN TRUISME ? (j'adore ce mot mais ne me demandez pas pourquoi)

Le Crocodile Trompeur vient de quitter les tréteaux du théâtre Garonne. Une générale et quatre représentations, c’en est fini. D’autres spots lights se sont déjà allumés à CAEN, puis à VANVES, pour ce reptile des planches qui ne vit pas qu’entre deux eaux.
Voilà donc le billet d’après. En fallait-il un là où il suffisait, pour la louange, d’inviter le lecteur à consulter les sites, liens, émissions et papiers nombreux (France Culture, Télérama, Le Monde, Libération… ) que l’insolent lézard surdimensionné et caparaçonné, suscita, suscite et « suscitatera* » (vous avez bien lu) ?
Oui, il en faut un, ne serait-ce que parce que « Tous Mécènes » est impliqué qui, engagé auprès du Théâtre Garonne au soutien de ces artistes et de leur œuvre, a souhaité que la rumeur (ce bruissement venu des Bouffes du Nord) n’en soit pas une. TOULOUSE prise à témoin : il existe bien ce théâtre jeune, inventif, doué, étonnant, bousculant, bouillonnant d’idées, d’intelligence, de vie et de talents. Nous l’avons vu.
Salle comble, applaudissements inconditionnels, rappels. Les artistes ont quitté le plateau sous des bravos nourris à la mesure de performances admirables.
Il en faut un surtout pour tous ceux qui n’étaient pas au Théâtre Garonne en ce début de mois de novembre. Car ce spectacle est donné ailleurs (CAEN les 13 et 14.11.2013, VANVES les 17 et 18.11.2013, LORIENT du 21 au 23.11.2013, GRENOBLE du 4 au 7.12.2013, PARIS du 27.12.2013 au 12.01.2014, CHATENAY-MALABRY le 31.03.2014 et 01.01.2014, MARTIGUES les 16 et 17.04.2014), car les regrets sont horripilants et parce que nous voulons contribuer à entretenir l’élan, la force créatrice de Jeanne CANDEL, de Samuel ACHACHE et de tous ceux qu’ils ont réunis autour d’eux.
Alors que dire qui ne l’ait été !
Peut être, et pour commencer, que les amateurs d’opéra, les puristes, ceux qui attendaient un « Didon et Enée » nouveau certes (quoi que déjà baroque), mais au moins fidèle à l’ordonnancement convenu, ont pu être ébranlés, frustrés (d’un partage ne laissant pas assez de place à « leur » Purcell), contrariés (que l’on ose opposer les émotions nées de la partition, du poème et du chant tragique à celles tirées de la joie et du rire), bousculés (que violes, théorbes et bassons se voient substituer violoncelle, guitare et saxophones) ou pire encore !
Peut être aussi que les passionnés de théâtre, les vrais de vrai, les durs, qu’ils soient tenants d’un classicisme intègre, qu’ils soient ouverts aux modernes, qu’ils se soient apprivoisés à la création contemporaine, ou encore aux performances les plus ahurissantes, ont pu être déstabilisés, se sentir trahis par cette cohabitation où le texte (anglo-culino-hilaro-lunaire) chercherait son espace entre les portées, les chœurs ou autres sopranos et hautecontre, s’estimer lésés du détournement de certains des leurs vers une scène plus musicale que théâtrale, ou pire encore !
Peut être que, prenant leurs places pour le Théâtre Garonne, des égarés aient omis de se préparer, ignorant que la programmation de ce lieu est rarement sans étonner, sans surprendre, sans interroger, sans captiver. Sans faire débat également. Ou pire encore !
Surprendre ? C’est l’occasion d’évoquer le nom donné à ce spectacle (mais à quoi ont-ils pensé !) comme le propose le titre de ce texte.
Car le moins que l’on puisse dire est que l’on baigne en plein truisme.
Mais commençons, précaution utile, par évoquer à grands traits la sombre histoire qui fait la trame de cet opéra-théâtral : la légende de Didon et Enée selon VIRGILE (dans l’Enéide) et, plus particulièrement ici, selon l’opéra baroque en trois actes d’Henri PURCELL (compositeur anglais) tiré du livret écrit par Nahum TATE (poète anglo-irlandais).
Didon est reine de Carthage. Enée, prince fuyant en bateau la chute de Troie, accoste sur son rivage. Il a reçu la mission divine de fonder un nouveau royaume (pas n’importe lequel puisqu’il s’agit de Rome). Enée resterait bien en Afrique près de Didon car ils sont follement amoureux l’un de l’autre même si, dans un premier temps, la reine a résisté au bonheur d’aimer, échaudée par une précédente union. C’est sa confidente, Belinda, qui l’a exhortée à se laisser aller à cette passion.
Las, les dieux de l’Olympe s’impatientent de voir Enée s’éterniser en terre de Tunis (Rome, c’est de l’autre côté de la méditerranée). Un orage éclate, le tonnerre gronde, Mercure apporte le rappel divin. Déchiré, Enée annonce à Didon qu’il doit la quitter par devoir. Elle le rejette. Il dit qu’il va braver l’ordre et rester mais elle ne supporte pas l’idée qu’il ait seulement eu la pensée de partir. Elle le repousse en lui intimant de s’en aller. Il part et elle se suicide.
J’admets que ce récit est frustrant qui ne nous présente pas ce fameux crocodile. C’est que, à tout dire, la légende n’en parle pas il me semble.
C’est Nahum TATE qui, dans son livret, fait comparer Enée au « Crocodile trompeur » par Didon lorsque celui-ci lui dit qu’il doit s’en aller.
Sans doute ce poète a-t-il eu la préscience de ce que l’association pour le moins surprenante de ces deux mots, trois cents ans plus tard, serait recueillie comme un trésor par Jeanne CANDEL et Samuel ACHACHE. Il convient de dire, à décharge, qu’il n’est pas certain que la bête ait été bien connue à l’époque, particulièrement sur les cotes d’Irlande !
Car, tout de même, le terme « crocodile » ne se suffisait-il pas ? Qui accorderait sa confiance à ce reptile, qu’il soit ou non expliqué qu’il est trompeur ? Son aspect, à lui seul, ne dissuade-t-il pas de tout investissement affectif ? Sa réputation, lacrymale certes, n’en fait-il pas notoirement un modèle d’hypocrisie ? Et qui songerait à d’autre intimité avec lui que le pied chaussé de son épidermique dépouille ?
Il y a peut être une juste raison à cela comme la rime, par exemple ! Voyons plutôt le chant de Didon :
Thus on the fatal Bans of Nile
Weeps the deceitful crocodile
C’est donc cela : une tautologie pour une rime (ce Nahum TATE me déçoit) !
Mais alors, que penser du choix de ce nom par nos metteurs en scènes ? Je n’ai pas songé à leur en parler. Je ne me livrerai donc pas à des hypothèses qui pourraient tourner au ridicule.
Je propose seulement ce que je ressens : le second truisme, ce sont eux ! Il m’était en effet une vérité évidente que, quel que soit le nom donné à cette œuvre collective, Jeanne CANDEL (que Samuel ACHACHE me pardonne car je ne le connaissais jusqu’alors que comme comédien) nous surprendrait en confiance. Ce soupir embué de larmes prêté au crocodile trompeur sur les rives fatales du Nil, c’est un peu le sien (il est à noter d’ailleurs que si certains animaux sont représentés et animés dans cette fresque folle il n’y a point de crocodile ; nous aurions effectivement été trompés s’il n’était, en réalité, incarné par les metteurs en scène eux-mêmes).
Je suis convaincu qu’elle nous a dit ainsi, à la manière du reptile : « Je vous attends… ». « Vous l’aurez, magnifique, ce poignant lamento où Didon se donne la mort, vous les aurez ces chœurs qui vous arracheront le vôtre (c’est un peu osé, je sais) lorsqu’ils supplieront les anges de monter la garde sur la tombe de Didon, mais ce n’est pas que de ces seules émotions là que j’entends teinter vos larmes. Car celles que nous vous tirerons vous exténuerons aussi de vos rires ».
Joie, gravité, mouvement, rupture, imbrications, enchevêtrements, liberté des textes, systématique de la musique et des récurrences déjà dans l’espace, les matériaux, les objets, la technologie, le mime, les plans cinématographiques et photographiques. Voilà peut être la signature. Citer Jeanne CANDEL (et désormais Samuel ACHACHE) et son collectif c’est être assuré de pouvoir user des qualificatifs employés par d’autres à leur sujet : « insolite », « déjanté », « excentrique », « audacieux», « créatif », « talentueux »…
Mais assez parlé de l’animal et de ses inventeurs. Car que seraient-ils sans ceux qui ont mis leurs compétences, leur envie, leur jeunesse et leur folie au service de leurs idées ?
Le mode opéra-théâtre c’est donc (truisme oblige) de l’opéra et du théâtre, avec le challenge premier de les associer harmonieusement et, ici, le super challenge de les métisser l’un de l’autre. Les comédiens, excellents, y sont chanteurs ; les musiciens, incontestables et brillants, y sont comédiens fascinants.
Certains, d’évidence, sont l’un et l’autre de naissance ! Une image me revient qui incarne cette fusion magnifique : la reine, au bord du trépas, venant saisir les bras du tambour qui en annonce l’imminence en des roulements effrénés, et qui frappe avec lui jusqu’à leur épuisement !
Je mentirais si je disais que je n’ai pas eu de coups de cœur. C’est seulement humain (parce que je suis masculin, parce que je suis musicien, parce que j’ai ma sensibilité) et chacun, forcément, a eu les siens. Mais cela ne fait aucune importance car la magie du Crocodile Trompeur est que le tout masque l’individu. Chacun se fond dans l’autre au point de contraindre à ne pouvoir distinguer celle (ou celui) par laquelle (ou par lequel) l’édifice est à ce point remarquable.
Voilà pourquoi il ne me paraît pas possible de personnaliser mon enthousiasme. Ce que je crois devoir faire, par contre, est de tenter de le contenir : l’on perd en crédibilité à titiller le dithyrambe.
Ce que je dois faire absolument, à l’image des artistes qui s’avancent au bord de la scène en se tenant la main à la fin du spectacle dans l’interrogation angoissée de l’accueil que leur réservera le public, et que le public va regarder un à un, est de vous redire la distribution de ce crocodile. Souvenez-vous de ces noms, vous en entendrez parler :
– Jeanne CANDEL et Samuel ACHACHE pour la mise en scène
– Florent HUBERT pour la direction musicale
– Jeanne SICRE pour l’arrangement musical collectif direction chorale
– Lisa NAVARRO pour la scénographie
– Vyara STEFANOVA pour les lumières
– Pauline KIEFFER pour les costumes
– François GAUTHIER-LAFAYE, Didier RAYMOND, Pierre-Guilhem COSTES pour la construction des décors
ET, SUR SCENE :
– Matthieu BLOCH – Léo-Antonin LUTINIER
– Judith CHEMLA – Thibault PERRIARD
– Vladislav GALARD – Jan PETERS
– Florent HUBERT – Jeanne SICRE
– Clément JANINET – Marie-Bénédicte SOUQUET
– Olivier LAISNEY – Lawrence WILLIAMS
J’ai eu la chance de les rencontrer tous. Ils sont aussi charmants et terriblement accessibles.
Je vous ai donné plus haut leurs prochaines dates. Dites à vos familles et à vos amis, de LORIENT, de GRENOBLE, de PARIS, de CHATENAY-MALABRY ou de MARTIGUES d’aller voir impérativement le CROCODILE TROMPEUR (et de réserver leurs places).
Ils ne vous reprocheront jamais de les y avoir conduits.
Sidne CRINCHABOU
* emprunt au procédé d’un comédien musicien qui a provoqué en moi une irrépressible hilarité

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